Léonie Adrover

Léonie Adrover, née en 1982, dans le Jura suisse. Au Gymnase de Bienne, elle choisit d’abord le russe, puis recommence en philosophie, psychologie et pédagogie. Elle travaille ensuite à l’usine pour se payer un voyage linguistique à Berlin, se dirige vers le métier de bibliothécaire puis vers l’enseignement, réalise que ce n’est pas pour elle. Un peu par hasard, elle est engagée comme journaliste stagiaire à Radio Fréquence Jura. Elle a trouvé sa voie avec la satisfaction de gagner sa vie en écrivant.  Elle écrit depuis son plus jeune âge, mais publie son premier roman en 2025. Un problème de santé en 2019 – elle a eu un syndrome de Lyell –  a poussé l’autrice à concrétiser son rêve d’écriture, longtemps repoussé par manque de temps. Aujourd’hui, elle vit et travaille en tant que journaliste et formatrice radio dans le Jura.

  • Léonie Adrover a eu 17 ans en 1999.

livre(s) sélectionné(s)

Edition 2026-2027

Passage du soir

éd. du Seuil

L’AVIS DU COMITE DE LECTURE

Rien n’est commun dans ce premier roman de Léonie Adrover. À commencer par l’histoire qu’il relate : la narratrice – une étudiante éternelle qui rentre de quelques heures de travail hebdomadaires le vendredi après-midi dans une usine de décolletage – se fait aborder dans le bus par une inconnue qui veut lui confier son histoire, et une poignée d’autres, avant de mourir : elle a appris qu’elle souffrait d’une grave maladie, dont elle n’a que très peu de probabilité de réchapper et son rendez-vous est fixé dimanche. Histoire(s) qu’elle sera à son tour chargée de transmettre, le moment venu, à une personne de son choix. Les deux femmes continuent alors jusqu’au terminus, où elles trouvent un lieu adéquat, près de la rive, aux abords d’un concert de blues live, où elles passeront la nuit.

Dans ce qu’elle révèlera être une mission, Blanche (c’est le prénom de l’inconnue) s’ouvre à la narratrice en lui racontant non seulement sa vie, mais également celle d’une série de personnages hauts en couleur qui furent les relais d’une chaîne narrative : Werner, Emiliano, Joséphine, Judith, Patrick, etc. Traversant tout le XXe siècle, ces vies disent la sueur, la suspicion, mais aussi les amours et surtout l’amitié, sur fond de guerres mondiales et d’immigration italienne en Suisse et dans le Seeland.
Si leurs caractères peuvent différer du tout au tout, ils partagent cependant quelques traits qui contribuent à l’originalité du roman : ils – ou plutôt elles, puisque ce sont dans la plupart des cas des femmes – dégagent tous un besoin irrépressible de liberté et d’indépendance. Aussi changent-ils allégrement d’avis ou de partenaire, sans jamais se sentir le devoir de se justifier. Pour ne donner qu’un petit exemple : Judith – née en 1938 dans une fratrie de douze, elle-même enceinte et mariée à seize ans – qui n’hésite pas, malgré son honnêteté foncière, à renchérir de quelques centimes le prix de leurs légumes qu’elle vend au marché afin d’amasser un petit pécule à l’insu de son mari, que, désireuse de découvrir l’Amérique, elle quitte un beau jour, là aussi comme si c’était la chose la plus naturelle.

Outre un style d’une puissance saisissante, le roman présente quelques autres intérêts thématiques : plusieurs récits posent directement la question du point de vue et – thème quasiment évangélique – de la valeur d’une vie : qui suis-je pour juger que la vie, mettons d’un escroc (Patrick pour le moins en est un), a moins de valeur que celle d’autres personnes ? Il y a cette conscience, qui demeure sous-jacente, que notre perspective est toujours lacunaire et que les récits possibles sont potentiellement une infinité, variables également en fonction de qui les écoute (à ce propos, rappelons que la narratrice souffre elle aussi d’une maladie dégénérative qu’elle 50 % de probabilité de développer).
Développant en filigrane une réflexion sur les pouvoirs des récits et la fragilité de leur transmission, l’ouvrage fait écho, par sa structure et la truculence des histoires enchâssées, à l’œuvre des grands nouvellistes de la littérature médiévale ou au grand roman de Jean Potocki.

Renato Weber, mai 2026

les inédits

Edition 2026-2027

Ma place

Il est 6h30 et il fait encore nuit. Sur le quai de la gare se côtoient les gymnasiens, les étudiants de l’école de commerce, ceux de l’école technique, les apprentis qui ont cours aujourd’hui. J’ai les yeux ensommeillés, le ventre vide, la cigarette aux lèvres. Mes épaules sont lourdes de tout ce qu’il faut savoir, alors que je ne sais même pas où est ma place. (...) cliquez pour lire la suite.

l'inédit