Alexandre Lecoultre

Alexandre Lecoultre est auteur et traducteur. Il est né en 1987 en Suisse romande et vit à Berne.
En 2012, il reçoit le prix littéraire de l’université de Fribourg pour un texte intitulé Le Grand Ours.
Son récit Moisson est publié aux Éditions Monographic en 2015. A partir de ce texte, il conçoit une lecture musicale – deux voix et un piano – avec la complicité du comédien Jérôme Melly et du pianiste Lucas Buclin.

Son premier roman Peter und so weiter est publié à l’Âge d’Homme en 2020. Une performance pour la scène, inspirée de ce livre, est produite avec l’accordéoniste Julien Paillard. Ils forment le duo Und so weiter.
En collaboration avec la peintre-graveuse Claire Nicole et l’atelier typographique Le Cadratin, le livre d’artiste Pépins de pomme sort de presse en mai 2020.
Les traductions de poèmes de la poète colombienne María Mercedes Carranza paraissent dans le journal Le Courrier le 19 mai 2020.
Il est également membre de l’Association des Rencontres de Bienne, dont il est le président depuis septembre 2019.

(tiré du site personnel de l’auteur)

livre(s) sélectionné(s)

Édition 2021 – 2022

Peter und so weiter

paru aux éd. L’Âge d’homme, 2020

Peter est un être à part dans le dorf. On ne connaît rien de ses origines, on dit qu’il a été trouvé dans le terrain vague. Un marginal, un solitaire, un extravagant. Son quotidien est fait de petits riens. On lui donne des conseils de vie : « Tu commences quand la vraie vie ? Quand vas-tu devenir quelqu’un ? Quand trouveras-tu une femme ? ». Paroles incongrues, étrangères à celui qui passe ses journées à se promener dans les territoires du dorf, à rechercher son enfance dans l’air troué du terrain vague et à prendre des trains pour toutes les directions de la solitude. Il se demande bien pourquoi il devrait devenir quelqu’un d’autre et s’interroge sur la vraie vie. Ne se trouve-t-elle pas aussi derrière le camion poubelle ? Il nourrit quand même un espoir : celui de rencontrer « celle avec le regard qui le regarde et le sourire qui lui sourit », un rêve qui l‘accompagne dans la course des saisons et dans des journées qui n’ont ni début ni fin.

Régulièrement Peter se rend au Café du Nord : il aide un peu à la plonge, mais il aime surtout parcourir les petites annonces et les horoscopes. Dans les discussions de comptoir animées où « les soirs s’étendent en traînées de poudre », il se garde bien d’avoir un avis. Il écoute et observe les différents points de vue. Quand il veut parler, les mots lui manquent et quand il les trouve en lisant à voix haute les journaux gratuits, on lui demande de se taire.

Dans ses déambulations en train vers n’importe quelle direction, il porte un regard amusé sur ses compagnons de voyage. Il les détaille avec leurs manies, avec leur langage surtout. Et tous les mots suisses allemands, suisses romands ou d’ailleurs qu’il perçoit s’entremêlent dans sa tête. Il renonce à parler à la première personne et, tel un écrivain discret, s’approprie silencieusement le parler de tous. Il aimerait raconter les histoires entendues, mais il a « le hoquet de la langue » et dans sa bouche « la langue fait des nœuds ». Il aimerait aussi, comme les poètes, dire les métamorphoses du soleil dans les reflets du fluss, les odeurs de l’enfance « aux paumes vertes de chlorophylle », la musique qui étire chaque instant. Mais comment s’exprimer quand le monde se présente comme un bricolage aux origines labyrinthiques ? Comment trouver les mots pour traduire sa rencontre avec « celle avec le regard qui le regarde et le sourire qui lui sourit » ? Et comment savoir si elle représente la vraie vie lorsque l’on a l’impression que rien n’a changé après son départ ?

Peter n’est pas insensible aux marginaux, à ceux qui, comme lui, doutent des vertus de la vraie vie. Le dorf est plein de petites gens qui vivent des situations d’isolement. Le regard de Peter donne vie au Kollege qui dort sur un banc ou à la Kollegin qui s’étouffe avec une madeleine. Ou encore à la Dame sans nom et sans mémoire qui, avec ses pantoufles couleur fraise, peine à marcher jusqu’au terrain vague. Il côtoie aussi le couple de Petits-bras qui part en pèlerinage pour tenter de sauver leur fille. Autant d’individus sans importance, des petites vies qui traversent le regard curieux de Peter et qui alimentent chez l’écrivain « cette drôle de mixture » qui peut faire penser à la poésie.

Peter est au cœur de toutes les langues et de toutes les histoires. Pour ceux qu’il croise, il est Peter, Pietro san felice, Pedro, Pedrito, Petru. Pour Herr Schriftsteller, son ami l‘écrivain, il est Peterli. Herr Schriftsteller est un poète, « un vrai monsieur avec de vraies histoires ». Contrairement à Peter, il parvient parfois à trouver les mots pour exprimer « cette vie qui nous perd et que nous perdons ». Ses poèmes disent l’eau, la terre, le ciel mais aussi sa lassitude face aux gestes inutiles et aux répétitions de la vie. Et Peter, en auditeur privilégié, l’écoute dans l’espoir de toucher au plus près de ce qui échappe et qui fuit. Mais tous deux savent qu’il n’est pas toujours possible de tout raconter et que la vraie vie et la poésie se trouvent justement dans ce qui est tu, dans l’und so weiter de la phrase, « entre le trop plein et le trop vide » de nos questionnements.

Dans son roman, Alexandre Lecoultre montre beaucoup de tendresse pour ses personnages. Il relate leur quotidien, leurs rêves, leurs regrets en osant une écriture polyglotte, reflet de la mosaïque des langues de notre pays. Peter parle à la première et à toutes les personnes parce que ses questionnements sur la vraie vie sont aussi les nôtres. Et l’auteur, en fidèle traducteur des mots enfouis de Peter, invite le lecteur à « porter l’oreille au vent » et à partager l’esprit du terrain vague, celui de la diversité et de la musique des mots.

Anne Zanoni-Jeanrenaud

les inédits

Édition 2021 – 2022

Parce que c'était lui; parce que c'était moi

Autant dire que le choc fut violent.

Quand j'avais 17 ans