Michaël Perruchoud

Né en 1974 à Genève, Michaël Perruchoud est romancier, chansonnier, cofondateur du site littéraire www.cousumouche.com, qui publie en libre accès depuis 2002 des nouvelles, feuilletons, chroniques, pièces de théâtre et BD (Perruchoud signe notamment les scénarios de Bébert au bistro, strips de son ami québécois Sébastien G. Couture). Le site s’est associé avec l’éditeur fribourgeois Faim de siècle et publie à l’enseigne Faim de siècle/Cousu Mouche de nombreux auteurs de Suisse romande.
En tant qu’auteur, Michaël Perruchoud est actif dans les genres du roman, du théâtre et de la chanson. Il chante ainsi au sein du Duo d’eXtrêmes Suisses, dont les textes satiriques dénoncent avec humour la xénophobie, la haine raciale et le dénigrement des plus défavorisés. Il est également le chanteur du groupe Ostap Bender, dont il signe les textes et la plupart des musiques – le deuxième album du groupe sortira ce printemps.

Le Courrier

livre(s) sélectionné(s)

Édition 2021 – 2022

Ceux qui sont en mer

paru aux éd. Cousu Mouche, 197 pages, 2020

Le Golden Globe Challenge est une course à la voile organisée par le Sunday Times en 1968-1969. Dans cette période où les Américains et les Russes « visent la lune », les Anglais, quant à eux, gardent « les yeux sur l’horizon » car ils savent que « l’Everest des mers » reste à gravir : « réussir le premier tour du monde à la voile, en solitaire, sans escale ni assistance » (p. 22). La course est là pour convaincre les plus indécis à se lancer dans l’aventure ; elle récompensera le premier qui réalisera une circumnavigation planétaire sans aide extérieure, mais également celui qui s’en tirera le plus rapidement. C’est que, dans cette course à nulle autre pareille, les concurrents ne partent pas au même moment ni du même endroit : « chacun peut lever l’ancre quand bon lui semble, entre le 1er juin et le 31 octobre » (p. 24) dans le port britannique de son choix (pourvu que l’arrivée ait lieu à l’endroit où s’est déroulé le départ).
Stimulant les uns, qui y voient une occasion d’entrer dans la légende, et agaçant les autres, qui ne souhaitent pas que le défi qu’ils s’étaient déjà lancé à eux-mêmes n’obtienne une semblable publicité, l’épreuve annoncée par le Sunday Times excite les passions et attire les aventuriers de tous bords : « marins aguerris », « militaires méticuleux », « naïfs enthousiastes » ou encore « poètes aux pieds nus » (p. 67), tous sont prêts à braver vents et marées pour accomplir l’exploit solitaire du Golden Globe, qu’ils soient en quête de renom ou d’absolu, qu’il recherchent la performance ou simplement un moyen de rompre avec le train-train quotidien.
Sur les neuf courageux qui prennent le départ de la course, Bulliard, Perruchoud et Pidancet s’intéressent principalement à ceux qui restent le plus longtemps en mer. Au premier rang desquels figure le gagnant, Robin Knox Johnston, un « jeune capitaine de la marine marchande » (p. 23) qui ne laisse rien au hasard et dont un psychologue a déclaré avant le grand départ qu’il était « désespérément normal » (p. 12), étonnant diagnostique pour quelqu’un qui saura faire preuve d’une ténacité et d’un courage hors norme durant l’épreuve, à l’image de son bateau, « ce bon vieux Suhaili », un petit ketch râblé en teck, « costaud et fiable » qui a prouvé « qu’il ne craint ni le gros temps ni la pétole » (p. 35-36).
Un autre participant de taille est le français Bernard Moitessier qui navigue sur Joshua, un bateau monocoque qui fend les flots avec la même légèreté que celle des dauphins qui l’escortent ; c'est « un peu le Rimbaud des mers », « un vagabond solaire taillé au sel et à l’écume » (p. 15) qui « respire les océans avec un souffle de yogi » (p. 67), ce « barbu romantique », auteur du Vagabond des mers du sud, qui « écrivait les flots comme personne » (p. 16), avec « sa façon mystique, quasiment religieuse de dire la mer » (p. 46) et qui refusera finalement de jouer le jeu de la compétition.
Et puis il reste les perdants magnifiques. Tout d’abord Nigel Tetley, un homme de quarante-cinq ans qui a fait « carrière dans la Royal Navy » et qui, faute de moyens, part à l’aventure sur le bateau dans lequel il vit avec sa femme, « le mal nommé Victress », un trimaran, c’est-à-dire un modèle de voilier à trois coques, moderne pour l’époque, qu’on ne croit pas capable d’accomplir un tour du monde ; drôle de concurrent que ce Nigel Tetley qui s’engage dans la course en toute discrétion et se fait un point d’honneur de conserver une « élégance soignée jusque dans les embruns » (p. 68) ; sa fin tragique et mystérieuse quelques années plus tard ne fait qu’épaissir un peu plus le halo d’étrangeté dont est nimbé le personnage.
Finalement l’ingénieur électronicien visionnaire, Donald Crowhurst, se lance dans un tour du monde alors qu’il n’est qu’un navigateur du dimanche, quoiqu’ancien pilote d’avion. Il croit que le système de flotteurs révolutionnaires qu’il a inventé évitera à son trimaran, Teignmouth Electron, de chavirer. Cependant, une fois en mer, constatant que rien ne fonctionne comme il l’a prévu et que son manque de préparation le met en danger, Crowhurst choisit une voie obscure, celle de tricher et d’établir un journal de bord mensonger, s’acharnant à calculer des positions plausibles et avantageuses pour son bateau, et ce jusqu’à sombrer dans la folie, point à la dérive sur l’océan Atlantique.
En retraçant cette aventure hors du commun, Bulliard, Perruchoud et Pidancet ont bien compris que, quand la réalité paraît plus extraordinaire que la fiction, le roman est le moyen le plus sûr d’approfondir la fascination qu’elle suscite en nous. Résultat d’un travail à plusieurs mains d’une grande unité de ton et de style, Ceux qui sont en mer rend à merveille l’atmosphère de la course qu’il retrace et communique au lecteur l’amour de la voile, mais ce roman fait surtout éprouver au lecteur le sentiment indécidable qui nous saisit quand nous voyons des hommes mêler et confronter leurs forces dérisoires à celles, infiniment plus grandes, du cosmos.

Jean Cornu

Edition 2009-2010

Les six rendez-vous d'Owen Saïd Markko

paru aux éditions Cousu mouche & Faim de siècle, 179 pages, 2008

Le Genevois Michaël Perruchoud met en scène les six rencontres insolites d'un «collectionneur de conversations» qui arpente le monde pour se perdre… et se trouver. Un éloge du voyage et de l'écriture comme invention de soi.

La langue est reine et l'imagination décomplexée, chez l'auteur genevois né en 1974. Si ses romans surprennent par leur diversité – de ton, d'univers –, tous sont marqués par une plume libre et gourmande, tantôt lyrique tantôt caustique, où l'humour alterne avec de belles envolées poétiques. Michaël Perruchoud est romancier, chansonnier, cofondateur du site littéraire www.cousumouche.com , qui publie en libre accès depuis 2002 des nouvelles, feuilletons, chroniques, pièces de théâtre et BD (Perruchoud signe notamment les scénarios de Bébert au bistro , strips de son ami québécois Sébastien G. Couture). Cousu mouche s'est associé avec l'éditeur fribourgeois Faim de siècle, et c'est à cette enseigne que Michaël Perruchoud publie aujourd'hui ses Six rendez-vous d'Owen Saïd Markko : la réjouissante chronique d'un «collectionneur de conversations», qui change de nom, de métier, de famille et de passé au gré de ses rencontres.
C'est qu'il voyage dans une géographie aussi réelle qu'affective. De Salamanque à Bruxelles, de Berlin à Saint-Pétersbourg, le narrateur est tour à tour Yvo Stenic, Valentin Pieux, Vittorio ou Darin Duff. Un flirt inabouti avec une étudiante espagnole, une soirée magique avec un metteur en scène dans un bar de Beyrouth, un ancien ami désillusionné avec lequel il bâtit une maison imaginaire, une biologiste hippie, «velléitaire et gueularde» ou un vieux Russe, amoureux des mots, qui écrit une grammaire de gallois ancien et se dit «plus proche de François Rabelais que de la plupart de [ses] voisins»: autant de personnages insolites, grandioses ou misérables, ordinaires parfois, toujours magnifiés par le regard du narrateur.
Sous la plume de Michaël Perruchoud naît un monde vivant et chaotique, compliqué, attachant. Ici les rêves tutoient la trivialité, la poésie surgit dans l'alcool et les bars enfumés. Et le déplacement – de lieu et d'identité – autorise cet écart qui confère au regard son acuité et ouvre à l'étrange, à l'autre. La générosité foisonnante du roman séduit, même si son narrateur se laisse parfois aller à des envolées qu'on se surprend à trouver un peu faciles. Emporté par le plaisir de la langue, s'écouterait-il parler – écrire –, l'auteur se prendrait-il trop au sérieux? Mais celui-ci déjoue promptement ce piège grâce aux interventions intempestives de Charly, la mauvaise conscience du narrateur, qui prend successivement la forme d'un dromadaire, d'un réverbère, d'un perroquet ou d'un cendrier pour modérer les ardeurs de notre héros, souligner les failles de son raisonnement, ses supposés mensonges et ses postures de donneur de leçons. Ce dialogue ironique invite le lecteur à se méfier des mots, mais dit aussi l'impossible tâche de parler vraiment de soi et des autres, l'inévitable torsion qu'opère le langage sur le monde.
Alors, si inventer est inéluctable, autant jouer à fond le jeu de l'imagination et de la poésie. Derrière ses multiples masques, le narrateur distingue «comme une constante, tout de même, dans les histoires que je raconte, que je me raconte, les histoires qui viennent et qui sortent de moi. C'est ce vertige qui me hante, ce bord de falaise qui me nargue et ce soulagement à l'heure de lâcher prise et de me laisser tournoyer comme les feuilles à l'automne.» Les mots donnent une structure au vertige, en même temps qu'ils permettent d'éprouver la liberté infinie de l'imaginaire. Comme l'alcool, ils enivrent. Si Owen Saïd Markko change de noms et de continents, c'est pour fuir une identité étouffante, enfermée dans un passé sédimenté et les lourdeurs de la mémoire: il s'invente «une démarche légère au fil des routes» et danse autour de sa vie. «Qu'on essaie de me reprendre ce que j'ai dansé, dit un proverbe ibère.» Cette danse, c'est aussi celle de Michaël Perruchoud. Son style jubilatoire participe de cette quête de liberté tout à la fois joyeuse et grave, et les phrases prennent leur envol, les mots valsent avec sensualité au rythme de sa fantaisie débridée.

Anne Pitteloud

les inédits

Edition 2009-2010

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« Avancer dans les années comme on mâche un chewing-gum qui perd peu à peu son goût. Et se rebeller contre cette cours de récré trop bien balisée... »

Quand j'avais 17 ans